Le roman du Mesturet : UNE VIE DE PASSIONS, chapitre I, partie 2
Article publié par Le Mesturet le 21/05/2011 à 14:13
Catégories : Le roman du Mesturet
Tags : le roman du Mesturet
Catégories : Le roman du Mesturet
Tags : le roman du Mesturet
UNE VIE DE PASSIONS
Chapitre I, partie 2 : L’éveil des sens
Certes, Pierre doit se décider, mais la voie à prendre ne lui apparait… pas du tout. Se décider sur l’avenir n’est pas une priorité. D’ailleurs, il se sent bien chez lui, il voudrait bien que les choses demeurent ainsi. Sa mère aussi voudrait bien le garder, son dernier, son petit dernier. « Son chouchou », comme l’ont appelé ses quatre sœurs aînées. Quatre filles avant d’avoir ce garçon qu’elle voulait tant, et à chaque fois une fille. Elle l’avait dit à son mari :
- Tu verras, ça sera un garçon.
La réponse était venue sans attendre :
- Garçon ou pas chérie, ça sera le dernier ou la dernière.
Pendant 9 mois, elle y avait cru, et le jour tant attendu était venu. Non sans peine ; elle se rappellera longtemps ce moment de délivrance qu’elle connaissait avec ce cri, ce cadeau de la vie. Et là rien, pas un pleur. On lui a juste dit :
- C’est un garçon.
Mais rien pas un cri. On emmène son bébé tout de suite et des minutes, seule, sans un bruit, des minutes où la peur fait disparaître la joie. Seule dans cette salle, ils sont tous partis, inquiets avec son Pierre. Et puis, dans cette nuit si sombre, d’un seul coup, au bout de quelques minutes, une éternité pour elle, un cri, un cri dans cette nuit. La vie est là, Pierre est là, on le lui ramène.
Oui, Pierre est « son chouchou » et ses filles qu’elle adore, ses « quatre déesses », comme elle aime en parler, peuvent bien se moquer. « Son Pierre » elle le surveille, elle le construit. Elle sait, au fond d’elle-même qu’il sera un type bien.
En ce mois de juillet 1975, les choses ne sont pas arrangées pour Pierre. Echec scolaire total, son père est « dans le rouge » avec lui. Il aurait voulu qu’il soit médecin ou avocat, on en est loin, on en est très loin. Il aurait voulu que son fils soit quelqu’un. Que Pierre soit différent de lui, pas différent sur le fond, mais différent dans la forme. Ouvrier depuis toujours, issu d’une famille modeste, il avait tout fait pour que ses enfants suivent des études. Sacrifices et heures supplémentaires s’étaient enchaînés pour arriver à joindre « les deux bouts ». Il avait fini par avoir une famille soudée, heureuse et qui ne manquait finalement de rien. Ses filles réussissaient leurs études et tout s’annonçait bien pour elles. Mais Pierre ; cette fierté d’avoir un fils, qu’on n’attendait plus, et qu’il espérait tant. Il se rappelle le jour où son garçon est arrivé, sa course folle dans les rues de Paris, son arrivée en trombe dans la chambre et ce premier contact avec la chair de sa chair, avec le nom de son nom. Pour ses filles il avait hurlé sa joie, là il contenait ses larmes, lui qui avait tant donné sans pleurer, sans se mettre à genoux, lui qui avait construit pas à pas sa vie, sans se plaindre, et en ce beau jour de printemps un fils. Sa femme l’avait vu se retourner, ses épaules de géant secouées, avec ce petit, ce tout petit dans ses bras.
Alors bien sûr, tous ses espoirs, tous ses rêves s’envolaient. Mais c’était les siens, pas ceux de son fils. Il ne savait pas s’il en voulait à Pierre où à lui-même. Avoir tant espéré, était peut-être idiot, chacun doit faire sa vie, il le sait bien lui, à qui la vie n’a rien donné facilement. Enfin, rien, si ce n’est que sa femme qu’il aime éperdument, elle qui tient le foyer avec ses grands cheveux noirs et ses yeux bleus. Ses sourires et ses rires qui disent toujours « Le meilleur est pour demain ». Mais là quand Pierre l’énerve, « le meilleur est pour demain » c’est pas gagné.
La colère contenue, il rentre dans la cuisine là où il sait que Pierre se trouve, obligatoirement, en compagnie, comme tous les jeudis, de sa mère et sa grand-mère. Le tableau ce jour-là est toujours le même. Pierre assis la tête enfouie dans un bouquin d’histoire, et les deux femmes en train de cuisiner, car ce soir, rituel oblige, les cousins viennent manger comme chaque semaine. 12 à table…
- Tiens, Pierre, je croyais que tu cherchais un travail, c’est pas dans la cuisine que tu le trouveras.
- Laisse-le, tu veux, il est bien là. Répond sa mère en levant la tête
- C’est vrai, vous devriez comprendre, elle a raison, il est bien là, et puis il est si jeune. Ajoute sa grand-mère.
- Ha, c’est la meilleure, vous le soutenez toujours toutes les deux, les filles ont raison, c’est votre chouchou. Et bien, le chouchou il va travailler ou il devance l’appel et il part à l’armée, cela lui fera du bien !
Sa femme le regarde avec ses yeux bleus qui deviennent sombres. Il sait que la réponse va être sanglante.
- Ça te va bien l’armée d’en parler, ils ont fait quoi avec toi l’armée, souffrance, misère et oubli, tu parles d’un plaisir !
Elle avait tapé fort là, il fallait rattraper la chose.
- Heureusement que j’étais là pour toi, mon chéri, parce que c’est pas à l’armée qu’on se serait occupé de toi comme cela.
Pierre s’amusait de cette conversation, mais il ne serait intervenu pour rien, il savait que sa présence était une intrusion et que pendant un moment il avait été témoin de l’intimité du couple que formait son père et sa mère. Sa grand-mère avait eu sûrement le même sentiment, car elle était venue s’asseoir à ses côtés.
- C’est vrai, sans tes petits plats, je serais encore rachitique et je n’aurais jamais tenu le coup au travail.
- Tu cuisines bien, d’ailleurs vous cuisinez tous bien dans la famille. Ajouta-t-il.
- Qu’est-ce qu’il est devenu ton cousin cuisinier, tu sais le grand qui parlait toujours fort, d’ailleurs je comprenais rien à ce qu’il disait, avec ses sauces et ses cuissons, c’est pas mon truc.
- Ha ! Charles, il a un restaurant en Auvergne, un bon restaurant. Dit la grand-mère.
- Cuisinier c’est dur quand même, il faut se lever tôt le matin, faire les courses, les clients midi et soir, le personnel à gérer etc. Conclut le père.
- Cuisinier c’est sympa, j’aimerais bien faire ça.
Un silence se fit dans la cuisine, ils se retournèrent tous les trois vers Pierre…







